Tuesday, February 05, 2008

  • CHAPITRE 1: La déclaration


    MOI: Oui, euh...  J'ai rendez-vous avec l'agente Dumont à neuf heure ce matin.
    POLICIÈRE:  Très bien.  Veuillez vous asseoir, elle viendra vous chercher dans quelques minutes.
    MOI: Merci.

    Je recule de quelques pas et je m'assois sur le banc.  Je constate qu'il est solidement vissé au plancher.  D'ailleurs, dans ce minuscule lobby, entre la porte extérieure, l'autre porte verrouillée électroniquement et le guichet protégé par un hygiaphone blindé, ça ne m'étonne pas.  Avec ce qu'ils doivent voir comme accusés et criminels passer ici, mieux vaut s'assurer qu'ils ne puissent pas utiliser le banc comme bélier pour tout défoncer.  N'empêche qu'en ce mercredi 21 novembre 2007, à trente-neuf ans bien sonnées, avec un dossier judiciaire jusque-là aussi vierge que la mère du Christ, je n'aurais jamais cru que je me retrouverais ici en tant que présumé criminel.  

    J'avoue que lorsque l'agente Dumont de la Sûreté du Québec m'a appelé chez moi pour me convoquer au Poste Autoroutier de Montréal, je n'étais pas surpris d'apprendre que Kim, mon ex et mère de mes enfants, avait déposé une plainte contre moi.   Elle m'avait bien prévenu sur mon répondeur qu'elle allait le faire.  Lors de ma dernière visite chez elle, elle m'a fait dépenser pour plus de cinq cent dollars sur ma carte de crédit, soit le double de ce que mon budget pouvait me permettre.  Aussi, quand j'ai appris qu'elle me faisait m'endetter alors qu'elle avait déjà trois cent quarante dollars dans son compte de la Caisse Populaire, ça m'a enragé.  J'ai pris sa carte de guichet automatique  et je suis allé me rembourser deux cent soixante dollars à même son compte.  Malgré une température qui aurait pu justifier le port de tuques et de cagoules, je n'ai même pas essayé de masquer mon identité aux caméras du guichet.  Je me foutais qu'elle sache que c'était moi qui l'avait pris.  En fait, je voulais qu'elle le sache.  Ça faisait seize ans que cette femme abusait de moi, je tenais à lui démontrer que je mettais la limite ici.  De toutes façons, depuis le temps qu'elle m'accuse de tous les maux de la terre, c'est bien la première fois qu'elle peut déposer une accusation contre moi pour un geste que j'ai vraiment commis.

    N'empêche que ça signifie qu'après seize ans à essayer de faire de moi un criminel, elle a finalement réussi.  J'ai volé son argent, elle a porté plainte, et voilà où j'en suis.   

    Peu après l'appel de l'agente Dumont, j'ai décidé de mettre à bien les quarante-huit heures qui me restaient avant que je doive me présenter à ce poste de la SQ pour y être interrogé.  Je me suis installé à mon ordinateur, j'ai ouvert un nouveau document Word, et j'ai commencé à écrire.  Deux heures plus tard, j'imprimais ce document de cinq pages intitulé Ma Déclaration.  J'y ai tout raconté dans les détails. En aucun cas je n'essaye de cacher mes gestes ni de les justifier.  Je reconnais et assume mes actions.  Ce document, je l'ai en ce moment avec moi dans mon sac, et je compte le remettre à l'agente afin d'en finir au plus vite.  La porte qui mène dans le poste s'ouvre et elle apparaît.

    AGENTE: Bonjour monsieur. Je suis l'agente Dumont.  Si vous voulez bien entrer.

    Je me lève, j'entre et je la suis.  Elle me conduit dans une petite pièce.  L'endroit ne contient qu'une table de travail poussée contre le mur du fond, une chaise placée à cette table, une chaise placée à côté de la même table, et une troisième chaise, celle là en retrait à l'autre extrémité de la pièce.  C'est ici que l'on va m'interroger.  Ça m'étonne un peu qu'on laisse à une petite madame comme l'agente Dumont le soin d'interroger les suspects dans une pièce fermée.  Je cesse immédiatement de me poser des questions sur le sujet en voyant un autre agent entrer.  Il fait une tête de plus que moi et je l'estime à plus de trois cent livres, et ce n'est vraiment pas que du gras.  Avec un tel colosse comme témoin de l'interrogatoire, je comprends que les suspects ont intérêt à filer doux.  L'agente Dumont s'installe à table et m'invite à m'asseoir sur l'autre chaise.  Je m'exécute tandis que la montagne à l'autre bout de la pièce ferme la porte et s'assoit.  L'agente Dumont dépose une chemise à dossier sur la table.  J'y aperçois mon nom.  J'ai toujours pensé à l'expression dossier criminel comme étant une notion abstraite.  Le fait d'en voir un bien tangible avec mon nom dessus me procure un sentiment de malaise.  L'agente l'ouvre et en tire des documents.

    AGENTE: Bon, alors la première chose que je dois vous dire, c'est que vous êtes en état d'arrestation à partir de maintenant jusqu'à la fin de cet interrogatoire.  Vous êtes accusé de vol d'un montant d'argent de deux cent soixante dollars dans le compte de Caisse Populaire de Madame Kim Sinclair, vol qui se serait produit dimanche le 4 novembre dernier.  Est-ce que vous comprenez les charges qui sont retenues contre vous?
    MOI: Oui.
    AGENTE: Je dois maintenant vous lire vos droits qui vont comme suis: Vous avez droit aux services d'un avocat.  Si vous ne pouvez vous en prévaloir, l'état en mettra un à votre service sans frais.  Vous avez le droit de garder le silence, et tout ce que vous direz pourrait être retenu contre vous. Est-ce que vous comprenez vos droits?
    MOI: Oui
    AGENTE: Désirez-vous avoir recours aux services d'un avocat?
    MOI: Non.
    AGENTE: Très bien!  Veuillez signer ici, ici et ici, comme quoi vous avez bien compris les charges, que l'on vous a lu vos droits et que vous renoncez à votre défense.

    Je signe aux trois endroits.

    AGENTE: Très bien.  Maintenant, racontez-moi, dans vos propres mots ce qui s'est passé.

    Je prend la grande enveloppe que j'ai rempli de documents relatifs à ma présence ici.  J'en tire ma déclaration que je dépose sur la table.

    MOI: D'abord, pour faciliter les choses, j'aimerais vous remettre cette déclaration que j'ai produit.  Ça raconte tout: Ce que j'ai fait, pourquoi je l'ai fait, comment je l'ai fait.  Je reconnais avoir volé sa carte de guichet automatique et être allé retirer l'argent de son compte.  Tout est là.    
    AGENTE: Très bien.  Je vais déposer votre déclaration dans votre dossier, et à la fin de l'interrogatoire je vous ferai signer un document dans lequel vous déclarez remettre cette déclaration de votre plein gré.  Ensuite il faudra que vous en signiez toutes les feuilles.
    MOI: Ok!
    AGENTE: Ensuite, vous aurez à lire et signer la feuille des accusations que madame...  Euh...  Tiens, il y a une autre charge contre vous ici.  Je ne l'avais pas vue.
    MOI: Une autre charge?
    AGENTE: Oui.  Pour harcèlement.

    Je suis saisi par la surprise.   

    MOI: Pardon?
    AGENTE: Ben oui, Mme Sinclair a déposé une plainte contre vous pour vol et pour harcèlement.  
    MOI: Ben voyons donc! Pour le vol, d'accord, puisque je l'ai vraiment fait.  Mais je l'ai jamais harcelée.  C'est quoi c't'histoire là?
    AGENTE: Madame Sinclair dit que vous l'avez harcelée.
    MOI: M'enfin, c'est quoi qui constitue du harcèlement?
    AGENTE: Quels ont été vos derniers contacts avec Mme Sinclair?
    MOI: Ben, lundi le 5 novembre en fin d'après-midi, quand elle m'a amené en auto à l'arrêt d'autobus pour que je revienne à Montréal.  Mais je l'ai jamais harcelée.
    AGENTE: Depuis, est-ce que vous l'avez contacté de quelque façon que ce soit?
    MOI: Non.
    AGENTE: Par téléphone?
    MOI: Non.  En fait, c'est plutôt elle qui m'a appelé plusieurs fois, mais je n'y étais pas.  Elle m'a laissé un message me demandant de lui rendre son argent sinon elle allait porter plainte.
    AGENTE: L'avez-vous contacté par courriel?
    MOI: Oui, en réponse à son message, pour lui dire que j'allais lui rendre son argent.  Tenez, j'en ai même imprimé des copies, puisque ça va avec ma déclaration.
    AGENTE: Je vois...  N'empêche qu'elle a porté deux accusations contre vous, l'une pour vol et l'autre pour harcèlement.  Alors, voulez vous nous expliquer, dans vos propres mots, votre version des événements dans lesquels se sont produits les faits dont vous êtes accusé?

        Hostie!  Je n'arrive pas à y croire.  Quand je pense que je suis là, tout plein de bonne volonté, à reconnaître mes faits, mes gestes et mes torts, et tout ça pourquoi?  Pour me faire lancer en pleine face une accusation mensongère de harcèlement, et à me faire demander d'expliquer des gestes que je n'ai jamais commis.  Donc, finalement, quoi que je fasse, que j'ai des torts ou non, que je les reconnaisse ou non, que je démontre de la bonne volonté ou non, ça ne change jamais rien à rien.  Je continue d'être à la merci des fausses allégations de mon ex.

        Eh bien vous savez quoi?  Celle-là est de trop.  Depuis les seize dernières années, tout ce que je fais c'est me défendre passivement contre le tort qu'elle me fait ou essaye de me faire à répétition.  Ce temps là est terminé.  Je me suis retenu jusqu'à maintenant pour les enfants, mais là, la coupe est pleine.  

        Ça fait seize ans qu'elle me cherche.  Elle vient de me trouver.


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